Escalade – Portraits déclinés au féminin
Depuis plusieurs années, Femmes en Montagne se rend au salon de l’escalade. Chaque année, c’est l’occasion de rencontrer une multitude de femmes qui pratiquent l’escalade, pratique qu’elles essaient de rendre la plus inclusive possible. Cet article vous propose le portrait de trois d’entre elles : Clothilde Morin, Céline Cuypers, et Oriane Ilpide.
Clothilde Morin pratique l’escalade depuis toujours. C’est à 5 ans qu’elle se confronte pour la première fois à un mur d’escalade dans une salle parisienne. Passionnée par ce sport, elle ne le quittera plus.
Céline est devenue grimpeuse dès l’âge de 9 ans. Elle a découvert l’escalade avec son papa, qui l’a longtemps coachée et avec qui elle pratique encore aujourd’hui.
Oriane a découvert l’escalade à l’âge de 7 ans lors des activités périscolaires, ça a été un coup de coeur. Elle a passé toute sa jeunesse à escalader le mur de la salle des fêtes de son village. Actuellement, elle est dans l’équipe de France.
![]() Clothilde Morin | ![]() |
Céline Cuypers | ![]() |
Oriane Ilpide |
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![]() | “L’escalade c’est pour ceux qui aiment vivre et la vie c’est pour ceux qui aiment être libres”. | ![]() | « L’escalade est une méditation en mouvement qui m’est indispensable, j’entre en état de transe, d’engagement total, je fais ce qu’il y a à faire tout simplement. » Lynn Hill | |
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| Musique : les openings animés ou Shoner | ![]() | Musique : les bruits de la salle | ![]() | Musique : « L’averse » de Nord//Noir |
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| Source d’inspiration : Anna Shtor, une autrichienne qui a réalisé des premières voies à plusieurs reprises. | ![]() | Source d’inspiration : Jain Kim, une grimpeuse pro sudcoréeenne.
| ![]() | Source d’inspiration : Solene Piret, athlète paralympique. Elle l’apprécie pour sa pratique de l’escalade et son mode de vie : partir en van à la découverte des falaises. |
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| Sa voie ? Body Count – Magic Wood en Suisse pour le défi. La première fois qu’elle observe la voie, elle se dit que la cotation est sous-estimée et qu’elle n’y arrivera pas. 10 jours plus tard, elle arrive au sommet. | ![]() | Sa voie : La fabelita, une 8c située à Santa Linya en Espagne. C’est une voie difficile et elle a dû se préparer mentalement et physiquement. Elle l’a travaillée longtemps et puis, tout à coup, c’est passé ! La répétition et le mental sont la clef. | ![]() | Sa voie ? Le site Sous buen auquel elle se rendait avec son club d’escalade. Elle adore le côté champêtre de ce site aux parois à pic. Maintenant qu’elle a gagné en expérience, elle espère bien y retourner. |
La compétition comme vecteur de valeurs positives ?
La compétition peut faire ressortir le meilleur comme le pire de l’humain et, en tant qu’athlètes, nous avons toutes et tous notre manière de nous y confronter.
Pour Oriane, la compétition a pris le chemin de la découverte. Au début, elle avait un mauvais rapport à la compétition qui annonçait non seulement des moments de stress intense et une mauvaise ambiance mais aussi une impossibilité de performer. Alors, elle a décidé d’arrêter pendant un an avant que ses camarades ne la poussent à reprendre. Elle s’inscrit alors dans un autre état d’esprit, celui de voir la compétition comme une échéance, une occasion d’évaluer son niveau. Comme le stress est moins grand, elle profite du défi. Elle se rend alors compte que c’est aussi une occasion pour elle de parcourir des voies dures qui lui sont adaptées. C’est plutôt rare en salle.
Ce n’est pas habituel de pousser les gens à reprendre leur pratique. Pourtant, c’est un beau rappel qui nous est fait : pour pouvoir entrer en compétition, on a besoin des autres. En effet, la compétition ne peut se faire seul. Alors comment peut-on retrouver l’idée de partage, essentielle à une pratique saine ?
Pour Céline, la compétition représente un défi personnel, une manière de performer. En compétition, on a d’autant plus envie de se dépasser, de se prouver qu’on peut faire aussi bien que la voisine. C’est l’occasion pour elle de montrer à son père de quoi elle est capable grâce au soutien et à l’investissement personnel qu’il lui apporte. La compétition, c’est un défi personnel mais aussi une consolidation des liens familiaux. Elle apprécie être accompagnée par sa famille lors de ces moments forts.
Clothilde, elle, préfère les contest car on y trouve une vocation plus amicale, il n’y a pas de qualification ni de titre. C’est un moment pour rencontrer d’autres sportifs et pour prendre du plaisir. En contest, elle pratique à haute dose alors qu’en compétition les enjeux sont plus grands. Cela impacte négativement la sociabilisation et le temps passé sur les blocs.
L’escalade, un milieu inclusif ?
Parité homme femme
Clothilde observe une réelle évolution dans la pratique féminine. Petite, elle était quasiment la seule en salle d’escalade alors que maintenant les femmes sont nombreuses. Mais, si elles sont souvent meilleures lorsqu’il s’agit d’allier souplesse et technique, le sentiment de légitimité est toujours limité. C’est vraiment sur cet aspect qu’il faut travailler.
Oriane retrouve cette question de légitimité, mais autrement. Pour elle, le défi actuel est d’avoir assez de partenaires à son niveau pour être reconnue pour ses performances au même titre que les personnes valides. Actuellement, le nombre de pratiquants en para escalade ne permet pas de créer des entraînements non-mixtes. Elle-même est entraînée en même temps que Melissa Cesarone et Antony Grillen. Il n’y a donc pas la même séparation de genre dans le handisport. La question n’est plus celle du genre, le combat est ailleurs : il faut convaincre les valides qu’on a sa place. Même si ce n’est pas fait exprès, celles-ci ont tendance à fixer le handicap ou à prodiguer des félicitations disproportionnées. Or, ce n’est pas facile de recevoir des compliments qui donnent l’impression que nos compétences sont amoindries.
La parité, la vraie, ce sera finalement le moment où chacun et chacune sera traité de la même manière. Et, s’il faut profiter du statut positif donné pour le moment aux femmes par les sponsors et les équipes mixtes, il ne faut pas oublier que c’est une étape pour de futurs standards et non des événements exceptionnels.
Principe de sororité
Selon Oriane, le fait de s’entraîner et de côtoyer des personnes pratiquant la para escalade permet de créer une nouvelle norme, une unité où chacun se retrouve avec sa différence personnelle. On est tout de suite plongé dans le principe de l’adelphité. De manière globale, elle observe une bonne cohésion du milieu de l’escalade mais encore plus chez les para. Comme ils sont peu nombreux, ils ont besoin de nouveaux athlètes et vont s’encourager les uns les autres. De plus, ils appartiennent à des catégories différentes, ce qui limite la compétition entre eux.
Pour Clothilde, le milieu de la grimpe montre une mentalité positive et une bonne ambiance. C’est avec plaisir qu’on retrouve les mêmes têtes de compét en compét, l’esprit de compétition se dissipant très vite dans les vestiaires. Cette sororité, on la retrouve d’autant plus chez les femmes.
Céline, en tant que coach, est bien consciente de l’importance de coacher et d’être coachée comme un être humain à part entière. Le coaching ne s’arrête pas à la performance sportive, il faut pouvoir parler de la vie en général. Le quotidien impacte forcément la pratique de l’escalade : si c’est difficile au quotidien, ça l’est souvent en salle.
L’escalade, un sport qui se partage
Chaque famille s’implique différemment dans la pratique de ses enfants. Les parents d’Oriane l’ont toujours soutenue tout en étant conscients des difficultés que son agénésie pouvait amener dans sa pratique. Il y avait donc une part d’inquiétude dont ils ont su se détacher de manière à lui laisser l’occasion de vivre sa passion.
La famille de Clothilde était fort présente lors des entraînements et des compétitions car les deux soeurs pratiquaient l’escalade. Elle a donc profité du soutien de sa soeur et de sa maman. Cette dernière l’a poussée à se dépasser, ne pas se mettre de limite, lui a permis de voyager pour ses rêves (stages en falaise), lui a donné envie de rendre sa confiance. Elle lui fournissait un support émotionnel complet, en se souciant de son bien être, et en laissant les coachs gérer les performances sportives.
La papa de Céline étant lui-même un grimpeur, c’est lui qui lui a transmis sa passion et lui a servi de coach pendant de nombreuses années. Il se concentrait plus sur la confiance en elle et le renforcement positif ‘tu l’as déjà fait’ alors que sa maman jouait plus le rôle de soutien moral en venant l’encourager en compétition. Ce sport est donc au coeur de cette famille.
L’escalade, un rapport au corps ambivalent
L’escalade est un sport complet, qui demande de nombreuses compétences physiques. Lors de leurs entraînements (de 15 à 25 heures par semaine), Clothilde, Céline et Oriane renforcent leur technique, force, cardio mais aussi souplesse. Le reste du temps, elles complètent avec du renforcement musculaire au fitness et quelques courses à pied.
Le rapport au corps est souvent difficile pour les femmes en raison de l’image renvoyée par les médias. De plus, la période de l’adolescence peut être critique. Chacune l’a vécue différemment. Le discours des autres pouvait être celui de l’inquiétude ‘tu es trop maigre’, alors que l’on ne choisit pas sa corpulence, du mépris ‘tu y arrives parce que tu es grande’ ou de la jalousie ‘tu es costaude’. On voit donc que la complexité du rapport au corps est souvent renforcée lors d’une pratique sportive car les commentaires sont nombreux.
Quel que soit l’âge, le sport à haut niveau dessine des contours peu montrés dans les magazines. Alors, même si on fière de ses muscles et des capacités que ceux-ci nous offrent, le regard porté sur la garde-robe n’est jamais anodin et tend à cacher les muscles. A cela s’ajoute la difficulté de garder un équilibre entre le désir d’être mince pour augmenter ses performances tout en profitant de la vie et des plaisirs qu’elle nous offre. L’effet yoyo est donc assez présent.
En tant que femme, il faut aussi pouvoir accepter son cycle menstruel comme un allié et un ennemi de nos performances. Par chance, plusieurs études ont été réalisées dans le but de mieux comprendre l’influence du cycle hormonal et certaines sportives, comme Aurélie Dutertre, en parlent ouvertement. C’est en le comprenant qu’on parvient à faire de son corps un réel outil de performance.
L’escalade, des valeurs pour la vie
L’escalade, c’est une manière de se développer au niveau personnel, de repousser ses limites et de surpasser ses peurs. Comme on est obligé de se donner à 100%, on apprend à comprendre quand on peut ou ne peut pas y arriver. L’escalade permet de se connecter autrement à son corps, en apprenant à l’écouter.
Ce sport permet aussi d’acquérir de la confiance en soi car certains mouvements ne sont atteignables que si on y croit. L’escalade, c’est aussi des moments de partage avec ses amis et sa famille. C’est un sport qui permet de comprendre le plaisir de passer du temps ensemble, de prendre son temps; deux valeurs que la société nous pousse parfois à oublier.
La grimpe, enfin, c’est aussi une manière de découvrir nos capacités d’adaptation, lorsqu’on ne se sent pas bien, lorsque la paroi semble vertigineuse ou lorsqu’on est blessé. L’escalade nous permet de découvrir de nouvelles voies qu’on peut empruntées dans la vie quotidienne.
L’escalade, un autre rapport au vivant
Salle ou falaise ? Quelle question ! Quand on veut s’entrainer régulièrement, on est obligée de passer par les infrastructures des salles si on ne vit pas en montagne. Et pourtant, nos trois grimpeuses rêvent de falaise en nature.
Pour Oriane, c’est plus complexe car elle doit s’y rendre accompagnée mais c’est aussi des moments de forte cohésion avec le reste de son club. Ensemble, ils se donnent l’opportunité de profiter de magnifiques paysages et de vues vertigineuses depuis les sommets. Pour Clothilde, la nature c’est le retour à ses débuts, aux nombreux stages en falaise qu’elle a réalisés quand elle était plus jeune. C’est d’ailleurs pour pouvoir profiter plus souvent de la nature qu’elle a déménagé à Grenoble. Enfin, pour Céline, les sorties en nature permettent de trouver sérénité et ressourcement. Un de ses endroits préférés reste la région de Margalef en Espagne où elle va en famille. Le terrain y est particulièrement agréable, avec une roche qui accroche et de belles aspérités pour placer ses mains.
Si ces quelques portraits ne révolutionnent pas l’escalade, ils permettent d’interroger les valeurs de l’association dans la pratique actuelle d’un sport qui se veut plus mixte que la moyenne.
Nathalia Geber

